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Voir du pays : La guerre après la guerre


Deux jeunes militaires, Aurore et Marine, reviennent d’Afghanistan. Avec leur section, elles vont passer trois jours à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles, au milieu des touristes en vacances, pour ce que l’armée appelle un sas de décompression, où on va les aider à « oublier la guerre ». Mais on ne se libère pas de la violence si facilement…

  • Réalisateur(s): Delphine et Muriel Coulin
  • Acteurs principaux: Soko, Ariane Labed et Ginger Roman
  • Date de sortie: 07/09/2016 et disponible en dvd le 10/01/2017
  • Nationalité: Française

« VOIR DU PAYS » Un long métrage de Delphine et Muriel COULIN

Présenté en section « Un certain regard » lors du Festival de Cannes 2016, « Voir du pays » a été auréolé du prix du meilleur scénario. Une belle et prometteuse récompense pour les deux sœurs Delphine et Muriel Coulin, qui signent là seulement leur deuxième long-métrage après « 17 filles » en 2011, qui avait déjà été présenté à Cannes dans le cadre de « la Semaine de la critique ». Les cinéastes ont voulu poursuivre les thématiques engagées dans leur premier film, à savoir la construction du féminin dans le monde actuel et les possibilités de liberté. Comme elles l’expliquent : « Pourquoi une femme part-elle à la guerre ? Pourquoi continue t-on de penser que c’est nouveau, hors norme ou étrange ? En quoi la violence serait-elle réservée aux hommes? ». Les deux sœurs cinéastes ont fait appel à deux comédiennes méconnues mais pourtant deux espoirs féminins du cinéma français : Ariane Labed (aperçue dans « Préjudice » et « The lobster »), et Soko, qui vient d’interpréter Loie Fuller dans « La danseuse ».

« Voir du pays » part d’un point de départ assez original, en retraçant pendant trois jours, l’arrivée de militaires français tout juste sortis de la guerre en Afghanistan, et qui vont être placés dans un sas de décompression dans un hôtel de luxe à Chypre. Ce retour à la vie normale s’axe autour de deux femmes Aurore et Marine, dans un milieu essentiellement masculin. Le film dénonce d’ailleurs le machisme ambiant, entouré par la loi du silence qui règne autour. On commence par être saisi par ce choc entre le côté « terre à terre » des militaires et l’artificialité de l’hôtel, un camp de vacances où « On se croirait à Disneyland » comme le dit le personnage de Marine. D’abord interrogé dans un questionnaire bâteau pour connaître leur état d’esprit, les soldats vont ensuite vivre trois jours où le programme initial tourne autour du sport, de la relaxation et du débriefing collectif. Seulement voilà, les militaires sont encore marqués par la mort de deux d’entre eux dans un embuscade. Chacun a vu la scène à sa façon, et chacun récupère plus ou moins rapidement. Certains prennent ce retour à la réalité mieux que d’autres.

Au détour des reconstitutions et simulations sur ordinateur, la mise en scène des sœurs Coulin joue sur une certaine fluidité et une originalité dans le conflit entre la douceur à l’écran et la rudesse psychologique de personnages. Le film alterne des cadres soignés, des gros plans sur les corps nus ou les jeux de reflets, avec une réelle beauté. Le récit bascule dans une seconde partie lorsqu’Aurore et Marine décident de suivre des locaux qui leur font visiter les lieux (et les emmène notamment à la frontière turque). Le scénario très abouti explore ce sujet du traumatisme de la guerre, où l’amitié est parfois mise à rude épreuve. Peu à peu au fil du rapprochement des jeunes femmes avec les locaux, la guerre va resurgir entre les soldats « hommes » français et les locaux, ce qui démontre que la violence demeure toujours vivace entre les individus, comme une trace indélébile de la guerre. Le film nous montre que l’Homme est perpétuellement à la recherche d’un ennemi, les ennemis sur le front, les étrangers chypriotes puis les femmes engagées dans l’armée. L’aspect psychologique du film est traité sans lourdeur et le voyage dans ce camp de vacances vaut le détour.

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SCENARIO 77%
MISE EN SCENE 83%
ACTEURS 80%
PHOTOGRAPHIE 79%
BANDE SON 74%
APPRECIATION GENERALE 79%
Vote final

Porté par un scénario bien ficelé (qui a été justement récompensé à Cannes), « Voir du pays » est un film assez fascinant sur les blessures cachées de la guerre, mis en lumière avec conviction par les sœurs Coulin et interprété avec délicatesse par Soko et Ariane Labed.

Note finale 78%