Nos avis Ciné

Moonlight : Une fresque triptyque implacable !


Après avoir grandi dans un quartier difficile de Miami, Chiron, un jeune homme tente de trouver sa place dans le monde. Moonlight évoque son parcours, de l’enfance à l’âge adulte.

 

  • Réalisateur(s): Barry Jenkins
  • Acteurs principaux: Ashton Sanders, Alex R.Hibert, Trevante Rhodes
  • Date de sortie: 01/02/2017
  • Nationalité: Américaine

A l’ombre du grandissime favori « La la land », « Moonlight » pourrait créer la surprise aux prochains Oscars, après avoir décroché 8 nominations, dans les catégories les plus importantes. Il a déjà remporté un prix important, le Golden Globe du meilleur film dramatique, une catégorie dans laquelle ne figurait pas son principal concurrent. Après un premier film « Medicine for melancholy », « Moonlight » est l’adaptation de la pièce de théâtre « In Moonlight Black Boys Look Blue » de Tarell Alvin McCraney, un auteur considéré comme majeur de la communauté noire. Le parallèle entre l’auteur de la pièce et le cinéaste Barry Jenkins est d’ailleurs incroyable et troublant. Ils ont grandi dans la même cité violente de Liberty City à Miami. Même s’ils ne se connaissaient pas, ils ont vécu une adolescence comparable, ont fréquenté la même école et collège, et sont devenus tous deux artistes, tout en abordant des thèmes voisins s’inspirant de leur propre parcours personnel, autour de l’identité et de la masculinité. Le récit de « Moonlight » s’entrecoupe en trois actes, où l’on suit Chiron, à trois âges de la vie : l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte. L’acteur Trevante Rhodes explique le choix du titre du film « Moonlight » (clair de lune en français), qui selon lui « fait allusion à la lumière qui brille parfois dans les ténèbres ou qui éclaire des choses qu’on a peur de montrer. Chacun d’entre nous, à un moment ou à un autre, a dû se battre comme Chiron, que ce soit sur une courte période ou pendant toute sa vie. Et tous ceux qui affirment ne pas s’être construit une carapace vivent dans les ténèbres. »

Tourné à Miami qui offre des paysages entre onirisme et fluorescence, « Moonlight » nous plonge dans ce quartier noir défavorisé et gangréné par les trafics de drogue. Le film est donc construit comme une trilogie sur une seule même personne, portant pourtant les 3 noms différents de Chiron : « Little » (où l’enfant est discret et effacé), « Chiron » (période de l’adolescence où se jouent le basculement de la personnalité) et « Black » (lorsque le héros se retrouve métamorphosé en bodybuilder dealer de drogue). Ce triptyque marque les esprits par son côté intimiste qui parvient à déjouer tous les stéréotypes, avec une omniprésence de non-dits vraiment touchants. Le long-métrage se démarque également par ses acteurs qui incarnent « les trois » Chiron juste époustouflants, dans une retenue et une pudeur rare au cinéma. Dès les premiers instants, « Moonlight » baigne dans une violence souterraine et s’intéresse à Chiron, un élément fragile et timide et isolé d’une masse violente. Maltraité par sa mère junkie, le jeune garçon va avoir l’aide d’un homme dealer, lui servant de père de substitution.

Dans « Moonlight », le temps passe à la vitesse de la lumière, comme une rétrospection de sa propre vie. Tout en dépeignant l’univers social très rude, entre la délinquance, la drogue, le harcèlement ou l’homophobie, Barry Jenkins décrit dans ses deux premières parties, la construction difficile d’un individu, avec l’influence de son environnement éprouvant. La mise en scène souligne cette incertitude avec à la fois une douceur dans les teintes de lumières mais aussi un mouvement perpétuel (avec la technique de la caméra à l’épaule). Absolument sublime visuellement, « Moonlight » trouve son climax dans cette rencontre entre Chiron et Kevin, qui finiront par s’échanger un baiser. Au cœur du film, l’identité raciale et sexuelle imbibent « Moonlight ». Et même si on ne peut pas trop en dire pour vous préserver la surprise, la troisième partie, et en particulier cette scène du restaurant, est sans doute la plus belle et la plus condensée qu’on ait vu depuis longtemps au cinéma. Cette séquence résume tout le nœud du film : le temps qui passe, la répercussion de nos choix passé, le déterminisme social, avec une tension singulière inouie. Chaque minute de cette dernière partie nous rapproche du moment où la vérité éclatera. Le seul léger bémol est le léger manque d’émotion, alors que tous les éléments sont là (le refoulement du soi, la question du temps qu’on ne peut pas stopper), mais malgré toute l’intensité du film et ses énormes qualités, on ne frissonne pas assez, à l’instar du film d’André Téchiné « Quand on a 17 ans » (mon meilleur film de 2016) qui avait su nous couper le souffle tout en abordant des thématiques et une mise en scène similaire.

email
SCENARIO 87%
MISE EN SCENE 88%
ACTEURS 85%
PHOTOGRAPHIE 90%
BANDE SON 87%
APPRECIATION GENERALE 91%
Vote final

Fresque triptyque lumineuse et troublante, « Moonlight » est indéniablement un grand film. Esthétiquement parfait, narrativement intelligent, le film impressionne par sa force empathique et technique teinté d'une sobriété remarquable. Sans le léger manque d'émotion et le fait qu'on aimerait que le film dure plus longtemps, la nouvelle « sensation du cinéma indépendant américain » signée Barry Jenkins aurait sans doute atteint la perfection.

Note finale 88%