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Chez nous : Un film politique qui suscite le débat


Pauline, infirmière à domicile, entre Lens et Lille, s’occupe seule de ses deux enfants et de son père ancien métallurgiste. Dévouée et généreuse, tous ses patients l’aiment et comptent sur elle. 
Profitant de sa popularité, les dirigeants d’un parti extrémiste vont lui proposer d’être leur candidate aux prochaines municipales.

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  • Réalisateur(s): Lucas Belvaux
  • Acteurs principaux: Emilie Dequenne, André Dussolier, Catherine Jabob, Guillaume Gouix
  • Date de sortie: 22/02/2017
  • Nationalité: Française

Alors que l’élection présidentielle commence sous de mauvais hospices (avec son lot d’affaires), « Chez nous », le nouveau film de Lucas Belvaux a crée une vive polémique, en étant critiqué par certains dirigeants du Front National mais aussi sur les réseaux sociaux. Jugeant le film comme une propagande visant à nuire le parti d’extrême droite en pleine campagne, sans même avoir vu le film et se basant uniquement sur la bande-annonce. Chacun aura son propre avis, mais il me semble nécessaire de pouvoir juger une œuvre après l’avoir vu, tout comme il indispensable de voter avant de pouvoir râler. En 2015, le film « Un français » osait s’aventurer dans un sujet similaire, par le biais du parcours d’un skinhead dans les années 90 qui apprenait à s’assagir. Hormis ce film de Diastème, peu de cinéastes français se sont appropriés le film politique, peut-être par frilosité du scandale. Les derniers films de fiction française d’envergure se nommaient « Quai d’Orsay » en 2013, ou en 2011 de « L’exercice de l’état », « Pater » et « La conquête », centré sur l’ascension de Nicolas Sarkozy.

Lucas Belvaux le revendique lui-même, « Chez nous » n’a pas pour ambition de provoquer le FN, ni de stigmatiser leurs électeurs, mais de créer la discussion sur la manière dont les gens s’engagent en politique. Même si le cinéaste met en scène un récit politique proche de la réalité, Agnès Dorgelle (interprétée par Catherine Jacob) reprend le parti de son père, en voulant le nettoyer de la branche dure et clairement fasciste. Evidemment, la ressemblance physique mais aussi  le phrasé nous font penser à Marine Le Pen. On peut rapidement affirmer que le film ne mérite pas l’hystérie collective qu’il suscite. Les partisans de l’extrême droite ne changeront pas d’avis avec ce film, et ceux qui le combattent n’apprendrons pas grand chose de nouveau. On suit ce personnage de Pauline, campée par Emilie Dequenne, une jeune infirmière dévouée de tous dans sa ville du Nord Hénard, en référence à Hénin-Beaumont. Repérée par sa simplicité par le docteur Berthier (André Dussolier), celui ci va lui proposer de figurer en tête de liste sur la liste du Bloc Patriotique. Totalement dépolitisée, Pauline va hésiter, avant que Berthier mais aussi la leader Agnès Dorgelle vont finalement la convaincre d’accepter. Un changement total de vie pour Pauline, qui va dans le même temps, rencontrer Stéphane, qui s’avère être un partisan d’un groupuscule néo-nazi, fichée par le parti comme infréquentable.

Dès ses premiers instants, « Chez nous » nous place dans une atmosphère teinté d’étrangeté, où Belvaux pose le cadre de cette région minière, où le passé reste présent, avec des lignes d’horizons qui s’entrecroisent (comme ces deux embranchements d’autoroute) comme pour marquer une complexité de la situation. « Chez nous » parle avant tout de la transformation du militantisme politique, autrefois basé sur la réflexion et le caractère héréditaire. Lucas Belvaux nous plonge dans la stratégie de marketing politique de l’extrême droite, qui fabrique leurs nouveaux candidats comme des objets publicitaires (Pauline doit teindre ses cheveux en blond pour mieux capter la lumière, le parti sélectionne des candidats qui n’ont jamais fait de politique). Le but est de montrer une image respectable et de pouvoir présenter des candidats partout. C’est notamment pour cette raison que l’on retrouve beaucoup de jeunes et de femmes dans les partis d’extrême droite, dans tous les pays d’Europe, afin de donner l’image d’un parti jeune, souriant et proche du peuple. La contrepartie est l’inexpérience totale du milieu politique, compensée par un programme quasiment copié-collé de ville en ville où la candidate n’a pas son mot à dire.

Lucas Belvaux nous immerge aussi dans des réunions publiques du parti, où on demande aux candidats et aux électeurs d’exploiter le moindre fait divers local (cambriolages, violences) pour les transformer en opportunité politique en les partageant massivement sur les réseaux sociaux. Le film démontre aussi le changement de vocabulaire assez insidieux (où les mots « arabe » et « bougnoule » sont remplacés par les termes « communautarismes »), mais aussi cette paranoïa prégnante. Lucas Belvaux filme parfaitement la colère qui gronde dans notre pays, de la part des partisans d’Agnès Dorgelle, mais aussi dans ces affrontements entre les communautés de toute sorte (religieuses et politiques) qui fracturent le pays. Avec notamment, cette scène terrifiante où un groupe de jeunes de 10-12 ans menacent physiquement une opposante communiste qui déchirent les affiches représentant Jeanne. Belvaux ne renie pas les problèmes de fond, où la question de l’intégrisme religieux est posée tout en abordant aussi les questions de la fidélité à ses idéaux politiques. Il se positionne à hauteur d’homme pour filmer cette relation touchante entre un père communiste ne comprenant pas les choix soudain de sa fille. Le film illustre également la grande difficulté qu’à l’extrême droite à se débarrasser des groupuscules identitaires d’extrême droite qui ont façonné l’histoire du mouvement. Comme une tâche indélébile. Espérons que les électeurs s’en souviennent pour qu’ils votent en toute connaissance de cause.

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SCENARIO 83%
MISE EN SCENE 77%
ACTEURS 85%
PHOTOGRAPHIE 81%
BANDE SON 80%
APPRECIATION GENERALE 86%
Vote final

Sujet brûlant sans être un film brûlot contre l'extrême droite, « Chez nous » n'en demeure pas moins intéressant et assez subtil, dans sa mise en lumière de l'évolution des pratiques politiques assez controversées pour accéder au pouvoir. Même si on ressort de la salle sans avoir appris grand chose de nouveau, et un peu déçu par la fin expédiée, le film est une cartographie politique et sociologique assez passionnante soulevant les paradoxes et les fantasmes des électeurs français, sans jamais les juger.

Note finale 82%