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Carole Matthieu : Le travail comme lessiveuse !


Médecin du travail dans une entreprise aux techniques managériales écrasantes, Carole Matthieu tente en vain d’alerter sa hiérarchie des conséquences de telles pratiques sur les employés. Lorsque l’un d’eux la supplie de l’aider à en finir, Carole réalise que c’est peut-être son seul moyen de forcer les dirigeants à revoir leurs méthodes.

  • Réalisateur(s): Louis-Julien Petit
  • Acteurs principaux: Isabelle Adjani, Corinne Masiero, Lyes Salem
  • Date de sortie: 07/12/2016
  • Nationalité: Française

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« Carole Matthieu » bénéficie d’une stratégie de programmation différente de l’habitude. Cette fiction a d’abord été diffusée à la télévision sur Arte vendredi 18 novembre (et disponible en replay pendant une semaine), avant de connaître une sortie en salles le 7 décembre. Une sortie audacieuse pour cette adaptation du roman « Les visages écrasées » écrit par Marin Ledun et mis en scène par Louis-Julien Petit qui s’était révélé dès son premier long-métrage « Discount » qui traitait du remplacement de l’homme par les machines. Après avoir montrer comment la solidarité humaine peut se monter, le cinéaste voulait cette fois dénoncer le monde si particulier et difficile des téléconseillers. Pour lui : « Ces personnes qui nous sollicitent pour nous vendre des produits, et dont on nous demande ensuite d’évaluer les prestations par des enquêtes de satisfactions, on place alors le consommateur en délateur. Ces notations font des moyennes qui influent sur la position des salariés sur les plateaux et placardisent certains d’eux. C’est un véritable système kafkaien, auquel nous sommes tous appelés à participer. »

Attirée par ce rôle de médecin du travail qui va rentrer dans cet univers concentrationnaire, Isabelle Adjani, qui estime que le cinéma de Louis-Julien Petit se rapproche autant du cinéma social de Ken Loach que celui de Roman Polanski, a voulu faire écho sur ces méthodes de « hard management ». Selon l’actrice : « Ce film dévoile un monstre sans visage, un monde qu’on nous a rendu invisible, peuplé de gens rendus inexistants au prétexte de politiques de rentabilité. » Le film commence après un suicide de l’un des employés, Carole Matthieu est chargée de prendre en charge ses collègues, dont certains d’entre eux sombrent gravement dans la dépression. Parallèlement, on découvre ce fonctionnement si difficile des centre d’appels (pour y avoir brièvement travaillé personnellement, ce film décrit une pure réalité), avec un système de double-écoute où le supérieur dirige son employé dans le pitch écrit qui être suivi à la lettre sans s’y détourner. Le tout avec un système de notation où être noté moins de 4,5 étoiles sur 5 vous fait mal voir par votre supérieur.

Tétanisant dans son récit froid et robotique (à l’instar des salariés de cette entreprise perdant leur humanité sous l’emprise du chiffre), « Carole Matthieu » parvient à saisir une humanité broyée dans toutes ses formes, celle symbolique dans cette balle anti-stress en forme de planète Terre que le manager serre tout au long du film, ou dans la forme concrète, où l’on a demandé à la directrice de l’agence de perdre son accent ch’ti ou à enfiler un dentier pour être plus présentable. Si le drame est enclenché dès les premières minutes, Louis-Julien Petit entrecroise parfaitement la pression du travail où bien faire n’est jamais suffisant (une femme qui tente de mettre de la chaleur humaine dans ses contacts téléphoniques va se voir être convoquée par le manager), et ces personnes broyées par ce travail, et proche du suicide ou de la dépression. Au milieu de cela, Carole Matthieu va tenter de faire bouger les choses autant qu’elle le peut, en servant d’intermédiaire entre les salariés durement touchés par les drames successifs et la direction inflexible.

Dans ce jeu de massacre à petit feu, notons la performance incroyable et forte d’Isabelle Adjani, mais aussi celle de Corinne Masiero, à contre-emploi (incarnant pour la première fois le rôle d’une femme froide et autoritaire, masquant toutefois des sentiments). On peut simplement regretter un twist au milieu du film qu’on a un peu de mal à saisir, ou encore ce final d’un grand pessimisme, mais qui déçoit quelque peu par rapport à la force qu’il avait su saisir auparavant.

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SCENARIO 79%
MISE EN SCENE 81%
ACTEURS 83%
PHOTOGRAPHIE 81%
APPRECIATION GENERALE 77%
Vote final

Par sa mise en scène glaçante d'une grande qualité, Louis-Julien Petit prouve avec son deuxième film « Carole Matthieu » sa volonté d'informer et de réinventer le cinéma social français.

Note finale 80%